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Le syndrome post-IVG vu par les psychanalystes


« J'ai tué mon enfant » ou « l'avortement et l'impossible du deuil des mères ». C'est par ce titre choc que s'ouvre une étude rigoureuse de la psychanalyste Danielle Bastien sur le syndrome post-IVG. (Etude parue dans « Mélancolie : entre souffrance et culture » Presse Universitaires de Strasbourg, année 2000, p33-50 Bibliothèque Sigmund Freud http://bsf.spp.asso.fr/)

Du Planning Familial à l'étude sur le syndrôme post-ivg

La praticienne travaille dans un centre du Planning Familial ce qui l'amène à côtoyer des femmes en « demande d'un travail psychothérapeutique ». Peu à peu, elle établit un lien entre la souffrance de ces femmes et une IVG « qui datait d'une période déjà lointaine ». Partant de ce constat, elle cherche à cerner les mécanismes à l'origine du traumatisme afin de « permettre aux femmes ayant eu recours à l'IVG, de ne pas maintenir « un impossible du deuil ».

Son hypothèse de travail repose sur ce qu'elle nomme «l’ambivalence inconsciente». L'auteur se réfère ici à Michèle Benhaïm, psychanalyste et psychologue clinicienne, qui n'hésite pas à désigner cette ambivalence comme manifestation du fantasme d'infanticide présent au cœur de toute maternité (fantasme au sens psychanalytique)   Cette ambivalence qui mêle des sentiments aussi contradictoires que l’amour et la haine, la tendresse et l'agressivité est « à l’œuvre dans la décision et l'élaboration psychique qui suit l'avortement ».

De plus ce fantasme, lorsqu'il est réalisé, fait surgir plus ou moins violemment ce que la conscience tendait à occulter, à savoir : même lors d'un passage à l'acte volontaire « l'enfant qui va être refusé, pour telle ou telle raison impérative de la mère, n'en reste pas moins objet d'amour pour elle. »

Ainsi, nous est rapporté le cas de Mme B. : « Elle nous avait déposé son impossibilité à être mère sur un mode de détachement qui nous avait étonné. Comme si elle n'était pas tout à fait présente dans sa demande, en étant pourtant certaine de sa décision. Nulle part d'ambivalence consciente, de peur, d'agressivité. Nos questions semblaient glisser sur elle sans la déranger. L'intervention terminée, c'est une des premières qui me parla de« crime », me répétant sans cesse « je l'ai tué, j'ai commis un crime, je ne pense plus qu'à ça, je n'arriverai jamais à y penser autrement ».

A partir des réflexions de l'auteur, nous pourrions voir la dimension symbolique de  l'IVG comme « mise en œuvre d'un rituel sacrificiel». Ce rituel est alors une œuvre collective qui a pour objet l'enfant et sa mère. Nombreuses sont les personnes qui influencent la décision de la mère parmi lesquels on trouve en premier lieu les membres du cercle familial et amical mais aussi les « accueillantes », les assistantes sociales et les psychologues.

Les confidences que celles-ci reçoivent ne manquent pas de faire écho à leur propre vision de la maternité. Comment, dans ces conditions, assurer que la posture théorique de « neutralité » des accueillantes n'influencerait pas la décision de la mère ?

Parallèlement à l'influence humaine, le temps joue comme facteur contraignant surtout après la décision d'IVG. L'auteur observe ainsi que l'angoisse augmente avec le temps d'attente comme pour signifier qu'il y a une incertitude sur le désir réel de « tuer cet enfant ». « Mais si j'attends, je pourrais changer d'avis… Je ne suis pas sûre de pouvoir tenir ! Est-ce que je suis sûre de ma décision ? »

Vient ensuite la mise en œuvre du « rituel » qui nécessite le concours du corps médical. La psychanalyste Danielle Bastien relève que certaines équipes médicales parlent sous forme codée (ésotérique…)  de « matériel incomplet, matériel aspiré, matériel à vérifier » pour désigner le fœtus. On retrouve ce vocabulaire «chirurgical» lorsque l'IVG est exaltée comme libération du « destin anatomique » des femmes. Paradoxalement, la charge émotionnelle que le vocabulaire tente d'aseptiser met à mal l'élaboration psychique nécessaire au processus de deuil. Il ne faut pas perdre de vue que le corps de la femme va être le « théâtre de l'opération » sacrificielle.

A ce stade, la femme pourrait être tentée de « s'extraire de la responsabilité de la décision » en demandant par exemple une anesthésie générale. De cette manière elle envisage une sortie hors du temps. Ce pourrait être une tentative de conjurer le sacrifice ou, du moins, de ne pas y avoir part. Contrairement à une idée reçue le désinvestissement volontaire qui a lieu alors accroît le refoulement à l'origine des troubles psychiques. On peut également trouver commode  de faire passer l'acte "sacrificiel" des mains du médecin à celles de la femme elle-même. La prise de la pilule abortive (Mifegyne ou RU-486) permet en effet cela. Apparemment,  la symbolique de l'acte est diminuée. En réalité, D. Bastien relève la difficulté car on omet de dire qu'avec cette solution, la femme « sera seule à devoir affronter le registre du réel du corps puisque cette pilule n'a pas d'effet de dissolution du fœtus mais de l'expulsion de celui-ci ainsi que des membranes amniotiques et du placenta »

Malgré toute la médicalisation de l'IVG avec ses tentatives de "déculpabilisation", la parole des femmes se libère. Il suffit pour s'en convaincre de lire les nombreux témoignages de souffrance postés sur internet en particulier sur le site www.ivg.net

Le professeur NISAND

Cette analyse de D Bastien, rejoint celle des gynécologues Israël Nisand et Brigitte Letombe ainsi que celle de la psychanalyste Sophie Marinopoulos qui ont publié en mars 2012 une tribune dans Libération pour  rappeler que bien qu’ils soient défenseurs de l’IVG dès la « première heure », ils ne voulaient pas « laisser dire n’importe quoi » ! Ils fustigent la tendance actuelle qui voudrait faire croire que le recours à l’IVG n’aurait aucune incidence psychique sur la femme :

Nous ne pouvons pas laisser dire que les femmes qui y ont recours ne sont pas marquées, d’une façon ou d’une autre, par cette expérience. Nous voyons chaque jour dans nos consultations des femmes qui nous disent leur souffrance psychologique et leur mal-être parfois de nombreuses années après, alors qu’elles auraient pu «cocher» lors d’un sondage que «tout allait bien». La souffrance ne se coche pas, elle se parle ! Sauf à ne considérer les femmes que dans le registre physique, sauf à omettre leur vie psychique, on ne peut pas écrire que l’accouchement présente un plus grand risque que l’IVG.

Cette posture, qui date de la médicalisation de l’IVG en France, revient à dire que l’avortement n’a aucune conséquence dans la vie d’une femme. Certes elles ne meurent plus ; certes les cases à cocher ne montrent plus de complications, mais tous les cliniciens qui rencontrent des femmes savent qu’il s’agit là d’un vrai négationnisme : il s’agit de dénier le fait qu’une IVG peut marquer douloureusement une vie. Nous n’avons jamais rencontré de femmes pour qui l’avortement a constitué «un événement fondateur de leur vie d’adulte» et nous ne voyons pas quelle étude statistique permet d’affirmer cette énormité. (…) La santé ne se réduit pas au corps mais concerne aussi la santé psychique qui échappe si souvent aux froides analyses statistiques.

Nous, cliniciens favorables aux droits des femmes à interrompre une grossesse et à avoir une sexualité sans risque de grossesse non voulue, nous n’acceptons pas pour autant la banalisation de l’IVG. (…) Nous proposons de ne plus ignorer les difficultés psychiques des femmes qui ont subi une IVG et de tout faire pour prévenir cet événement d’autant plus indésirable qu’il se produit tôt dans la vie des femmes.

Repenser l'accompagnement des femmes en demande d'IVG

L'analyse de Danielle Bastien a le mérite de nous faire repenser l'accompagnement des femmes en demande d'IVG car les « manifestations dépressives somatiques » qui touchent nombre d'entre elles, ne peuvent plus laisser indifférents.

Peut-être est-il temps de poser un regard plus objectif sur ces demandes d'IVG au risque d’être en contradiction avec le déni de réalité que pose actuellement le corps médical sur cette question. Car l’IVG est sans doute le seul domaine où les médecins n’osent pas parler (ou ne plus parler…) des « risques psychiques » que cet acte peut provoquer.